UNE FORMATION A L'HEURE HELVETE A MERIGNAC
La filière horlogerie du lycée professionnel Marcel Dassault se rapproche de la marque suisse Jaeger-LeCoultre
 
Vendredi matin, au lycée professionnel Marcel-Dassault. Deux hauts responsables de la célèbre manufacture suisse Jaeger-LeCoultre poussent la porte d'un atelier de la section horlogère. L'ambiance est studieuse. Douze d'élèves en blouse blanche examinent dans un silence de cathédrale de minuscules pièces, armés d'une loupe et d'une pince Brucelles. " Les deux outils de prédilection de l'horloger ", sourit Gérard Guerre, enseignant à Mérignac depuis onze ans.
Les visiteurs ne sont pas dépaysés. Franck Grosgojat est responsable des activités horlogères pour la marque helvète, Roland Cretin, le directeur des ressources humaines. La raison de leur présence en France ? " Nous allons signer une convention de parrainage officialisant les relations privilégiées que nous entretenons depuis des années ", explique le DRH.
Que prévoit ladite convention ? Une visite annuelle des ateliers de fabrication par les élèves, l'organisation de stages en entreprise. D'autre part, l'élève le plus méritant se verra offrir une horloge Atmos. Une petite merveille de technologie capable de fonctionner des années sans intervention humaine. " Le ressort est retendu par les variations de la température et de la pression atmosphérique ", souffle, fasciné, le proviseur Daniel Vidal.
10% des horlogers
Cette reconnaissance couronne encore la volonté d'adapter la formation aux réalités du métier. Pour les plus chanceux, ce partenariat conduira à un recrutement. Car la formation française demeure une référence sur le marché des montres mécaniques de luxe. Jaeger-LeCoultre, vieille institution de 1833, n'est pas la dernière à faire les yeux doux à la main-d'œuvre experte de demain. " Nous employons 1 300 salariés dont 800 Français. Et sur 200 horlogers, 10 % proviennent du lycée Dassault ", relève Franck Grosgojat. Preuve de la bonne réputation de l'école girondine.
Il faut dire que la denrée est rare, y compris dans l'Hexagone où il n'existe que six centres de formation. De Rennes à Marseille, le lycée professionnel de Mérignac est un des seuls à proposer un cursus en quatre ans, du CAP au brevet des métiers d'art (BMA), l'équivalent du bac pro. La formation dispensée privilégie le métier d'horloger réparateur. " À l'issue de leurs études, nos élèves sont capables d'ouvrir une montre, d'en démonter le mécanisme et de refaire le cas échéant la pièce manquante ou défectueuse. Cela exige un sens mécanique, une maîtrise du geste assez exceptionnelle ", insiste Daniel Vidal.
La vallée de Joux
La Suisse a la réputation de bien payer ses horlogers. Doit-on y voir la raison première de son attractivité? " Les conditions sociales entre les deux pays sont différentes, coupe Roland Cretin. On n'attire pas les jeunes sur ce critère. Leur motivation est ailleurs. Ils nous rejoignent pour concrétiser un apprentissage, avoir la chance de toucher des produits de luxe. " En entrée de gamme, une montre Jaeger-Lecoultre coûte aux alentours de 5 000 euros. La limite supérieure ? " Il n'y en a pas ", lâche Franck Grosgojat. Le prix est proportionnel au degré d'exigence du client. Un sertissage de pierres précieuses, une gravure laquée, le rajout de complications, et aussitôt la note s'arrondit.
Moins pudique sur l'aspect pécuniaire, Jean-Jacques Soufflet, conseiller d'enseignement technologique auprès du recteur de Bordeaux, reconnaît : " J'ai croisé des centaines de jeunes gagnant entre 2 500 et 6 000 euros par mois. L'idéal est de travailler en Suisse et de continuer à vivre en France. Souvent, les inspecteurs tiquent à l'idée de former des gens qui partent à l'étranger. On peut aussi considérer que ce sont autant de gamins que l'on sort du chômage. "
Ancien élève du lycée (promotion 1989), Thierry Morange a vécu pendant douze ans son rêve suisse dans la vallée de Joux. La région concentre tout un chapelet de manufactures réputées, dont Jaeger-LeCoultre. " J'ai commencé dans un atelier de réglage pour des montres mécaniques. J'y suis resté quatre ans, avant de travailler sur les complications (1). Par la suite, j'ai intégré le bureau des méthodes. J'ai participé à la conception de nouveaux outillages, à la mise au point de nouveaux modèles. " Au plus fort de sa carrière, Thierry Morange touchait un salaire mensuel de 4000 euros. Revenu à Bordeaux pour des raisons familiales, il enseigne à présent au lycée Dassault. Pour un traitement net de 1485 euros. " Cela s'explique. Les horlogers que nous recrutons n'ont pas le statut de titulaires. Chez nous, la dernière mise au concours d'un poste date de six ou sept ans. En France, la moitié des professeurs exerçant cette spécialité sont des contractuels. Il faut avoir la foi chevillée au corps ", ponctue le proviseur.
" Originaire de la Drôme, j'ai découvert cette formation par hasard. Tout jeune, j'adorais ce qui était mécanique et petit. En troisième, j'ai fait un stage dans une entreprise de décolletage, puis un autre chez un grossiste horloger. Là, j'ai vraiment plongé. Après le BMA, j'espère suivre une formation DMA (diplôme des métiers d'art) au lycée Edgar-Faure de Morteau et devenir horloger prototypiste. J'envisage de travailler dans les grosses boîtes suisses. Ce qui m'intéresse, c'est l'invention de mécanismes, le travail de recherche. "
" Je suis une formation de remise à niveau. Car une fois mon CAP en poche, en 1996, j'ai eu l'opportunité de partir en Australie où j'ai travaillé deux ans chez Rip Curl. Par la suite, j'ai fait 36 boulots : engagé parachutiste, chauffeur de particuliers, barman...J'ai enchaîné dans une boîte sous-traitante d'Airbus. Arrivé à la retraite, mon père m'a proposé d'ouvrir un atelier de réparation et de restauration de pendules et d'horloges. Il enseignait cette spécialité à Muret (Haute-Garonne). Je l'ai suivi. Je suis en formation deux jours et demi par semaine et le reste du temps dans le Gers. "
(1) En horlogerie, une complication est une fonction autre que l'affichage de l'heure, des minutes et des secondes. Ce sont des modules ajoutés au mouvement de la montre.
Olivier DELHOUMEAU
Article publié sur le site du journal Sud Ouest, le 02/02/2011
|